samedi 2 juin 2012

Where's the State?



Ce qui est incroyable ici, c'est de vivre dans un pays sans gouvernement, ou presque.

Bon l'expression "sans gouvernement" est peut-être un peu excessive. L'armée est certes omniprésente (le Liban est vraiment ultra-militarisé) et maintient le pays debout. Mais c’est l’une des seules véritables institutions qui fonctionne réellement ici. (Et de plus en plus je vois les avantages qu'elle présente : faire rentrer en contact les hommes de différentes confessions, chose pas forcément courante au Liban.)

Quand je dis sans gouvernement, c’est plutôt dans le sens où celui-ci semble ne réaliser que peu de politiques publiques, et donne le sentiment de désintérêt total pour ses citoyens (sauf en période d’élections bien sûr): le gouvernement n'intervient que peu dans l'intérêt du peuple.

Bien sûr, l'Etat "paternaliste" comme nous le connaissons en France est absent : le gouvernement qui va édicter des lois anti tabacs, qui va réprimer le non port de la ceinture, etc..  Pire encore : parfois, même faire des travaux nécessaires au pays, comme par exemple maintenir des routes ou les infrastructures en bon état  (les routes sont dans des états...Jonchés de trous et de bosses qui obligent les libanais à zigzaguer à chaque instants entre ces derniers pour éviter la destruction de leurs voitures; certains ponts, immeubles menacent de s'effondrer également...) semble être trop pour le gouvernement.

Pire encore, et c'est là que le bas blesse, l'Etat libanais ne sanctionne pas toujours le non-respect des lois. Soit qu'il s'agisse de lois fixées sous des gouvernements précédents, soit qu'il s'agisse de lois édictées sous leur propre gouvernement.
Ainsi, Charbel m'expliquait qu'il y a quelques années, le gouvernement avait édicté des directives très sévères afin de sanctionner les excès de vitesses. Pendant quelques mois la police réprima sévèrement (remplissant ainsi les caisses de l'Etat en un clin d'oeil au regard des millions de chauffards sur les routes en permanence...). Puis, avait petit à petit adouci leur répression (Par flemme ? Du fait des plaintes de la part de la population ? Je ne sais pas.) pour aujourd'hui ne sanctionner que les conducteurs flashés au radar automatique.

En matière environnementale également, l'exemple est saisissant : il existe des multiples lois et décrets protégeant le littoral libanais afin de le préserver, faisant de ce dernier un bien public. Pourtant se dressent (le long de la côte privatisée illégalement), des milliers de bâtiments illégalements construits sans que le gouvernement ne s'y soit opposé.

En matière de droits de l’Homme également : le Liban est signataire de la quasi-totalité des grandes conventions et traités internationaux en la matière, il possède de plus, un code pénal et de procédure pénale quasiment calqué sur les codes français (ceci pousse d’ailleurs à réflexion…) et pourtant, le Liban pratique ouvertement la détention arbitraire et la torture dans ses prisons (j’y reviendrais dans un autre article).

Comment expliquer ce décalage immense entre la théorie et la pratique au Liban ?

Il est bien sûr difficile de ne trouver qu'une seule explication à ce comportement mais la principale serait évidemment la corruption ou le "Wasta2" (les connections). Ainsi, la plupart des dirigeants politiques, n’accepteront pas de faire passer une loi si eux-mêmes n’en tirent pas profit : si eux même personnellement n’en tirent pas profit ou leur électorat. Ainsi, apparemment, l’une des raisons pour la non généralisation de l’électricité dans tout le Liban serait les parts et les entreprises que détiennent certains hommes politiques dans le domaine des générateurs…

 Il suffit pour une personne de connaître quelqu'un d'important pour que l'agent en train de la verbaliser consente à retirer l'amende (tout en s'excusant vivement auprès de la personne de l'avoir arrêtée). Ou... de payer l'agent : une personne souhaitant construire en toute illégalité sa maison sur le littoral n’a juste qu’à payer une forte somme d’argent au maire afin que celui-ci consente à lui accorder le terrain.

L'inorganisation gouvernementale est également un facteur explicatif : ainsi, il n’est pas toujours clair quel ministre est en charge de quel domaine. Le ministre des transport et celui du pétrole est en partie responsable du domaine de la préservation du littoral par exemple. Parfois plusieurs ministres sont en charge du même domaine. Parfois aucun ministre n'est en charge de ce domaine qui est alors supervisé par les maires qui apparament sont les personnalités les plus riches et corrompus du Liban (ils récoltent our beaucoup les fonds d'aide au Liban directement).

D’autre part, l’existence de deux grands courants politiques au Liban (le courant du 8 mars et le courant du 14 mars, qui sont vivement opposés) ne facilite pas le fonctionnement des institutions politiques : les hommes politiques des différents courants n’arrivent souvent pas à se mettre d’accord sur une même politique à mener ou une même loi, conduisant ainsi à des blocages politiques très important. Et ceci, même au sein des différents ministères. Ainsi, ma collocatrice, contractuelle auprès de l’université libanaise et donc techniquement payée par le ministre de l’éducation, n’a pas perçu son salaire depuis 1 an et 6 mois en raison d’une crise interne au ministère entre les différents ministres…

D'ailleurs il semble qu'il y est un réel problème de centralisation au Liban : certes tout semble être régit à Beirut, pourtant dans de nombreux cas les politiques sont réalisées ou non par les maires sans que ceux-ci mettent au courant les ministères. La transparence n’est certainement pas le maître mot au Liban. D’ailleurs, apparemment, les ONG et les pays extérieurs aident beaucoup le Liban financièrement et versent régulièrement des sommes assez importantes aux municipalités. Cependant, comme il n’existe que très peu de contrôles, il est très courant de voir les maires empocher tout simplement l’argent. On peut se questionner longtemps sur l’utilisation de ces fonds : à Tabarja apparemment, la municipalité est extrêmement riche, pourtant, absolument aucune politique publique n’est mise en œuvre (même le simple ramassage des déchets sur la plage publique, qui se transforme de plus en plus en décharge chaque jour, semble être trop demander…).

Une conséquence de toute cette situation : les libanais sont exaspérés par leurs gouvernants, cessent de croire en eux, et parfois même cesse de les respecter...Ou l’inverse : les autorités n’arrivent pas toujours à se faire respecter par la population. Il n'est pas rare de voir des libanais insulter un policier qui lui signalerait de ne pas rouler à contresens dans un carrefour passant à l'heure de pointe, et d'ensuite voir le policier s'écraser devant ces insultes... 

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